Exhibitions , Paris

Canibalia

Canibalia est une recherche et un projet d’exposition autour de la notion et de la figure du cannibale réalisés par Julia Morandeira Arrizabalaga. Réunissant des artistes d’Amérique du Sud et du Nord, du Portugal et d’Espagne, l’exposition propose une exploration visuelle de l’anthropophagie.

Le cannibale est une invention récente. Sa première mention date du voyage américain de Christophe Colomb en 1492, lorsqu’il entend parler de mangeurs d’hommes dans des tribus belliqueuses habitant sur les îles du sud de l’archipel des Caraïbes, “qui avaient juste un œil, un visage de chien“, appelés carib et caniba. La création de ces deux termes – qui ont ensuite à la fois désigné le monstre anthropophage et la zone géographique qu’il occupe – résume bien le creuset colonial, moderne et capitaliste dans lequel cette figure s’est construite. Le cannibale a ainsi défini un sujet, un territoire et un imaginaire instable et spéculatif dans lesquels les spectres renouvelés d’altérité, d’anxiétés culturelles et d’intérêts impériaux ont convergé. Être sacrifié, coupé en morceaux, dévoré devient alors la crainte la plus récurrente dans l’imaginaire des Européens envers l’Amérique, donnant naissance à une multiplicité de significations et d’images du trope du cannibale.

Cependant au XVIe siècle, le cannibalisme avait plus à voir avec les idées et l’imagination qu’avec l’acte même de manger, faisant plutôt référence à d’autres manifestations telles que la féminité vorace, la sorcière lascive ou encore la tension masculine coloniale entre le désir de manger et la peur d’être mangé. Il a ainsi contribué à dépeindre l’Amérique comme un lieu d’abondance et d’exubérance mais également comme un lieu d’abjection, aux pratiques sexuelles « innommables » et aux « mauvaises habitudes ». Au-delà de la morale, le cannibale pouvait aussi faire référence à l’Indien rebelle et à la main-d’œuvre d’un nouveau système d’exploitation et d’expropriation. Il était la marque du sauvage, du sans foi ni loi, de tout ce que la modernité considérait comme primitif, toujours représenté avec des motifs végétaux. Le cannibalisme se trouvait aussi à cette époque au cœur des débats juridiques, faisant du cannibale un objet de loi et de justification pour la conquête, mais aussi à l’inverse, une métaphore de la violence des colons. A l’âge des premières collections et classifications de la connaissance, l’Indien cannibale devint aussi un objet naturel d’étude ethnographique et d’exposition. En somme, il était l’expression d’une terreur culturelle.

Depuis sa création, la figure du cannibale déborde donc du simple acte anthropophage, s’inscrivant davantage dans l’idée de guerre et de vengeance. Manger l’autre signifiait manger sa position et sa perspective sur le monde, ce qui impliquait la transformation de soi à travers l’incorporation de l’autre ainsi qu’une compréhension de la société comme une force centrifuge d’échange. Ce schème fonctionne dans un contexte où les partitions modernes entre la nature et la culture, l’animé et l’inanimé, l’humain et le non humain, n’opèrent pas. Au lieu de cela, il propose une topologie de perspectives et de positions dans un écosystème interconnecté, dans lequel la distribution prend la place de la production et l’échange se substitue à l’accumulation. On peut d’ailleurs tirer un fil vert du cannibalisme depuis les comptes-rendus des colons au XVIe siècle jusqu’à l’anthropologie aujourd’hui, en passant par les écrits et les travaux du mouvement Antropofagia dans les années 1920 au Brésil. Ceci fait à son tour écho aux luttes récentes pour la reconnaissance des terres indigènes et les droits de la nature.

Canibalia explore la construction du cannibale comme bricolage de ces différentes métaphores à travers la friction de documents historiques, d’objets et d’œuvres contemporaines. Le but est de perturber les archives visuelles et épistémologiques afin de remettre en question sa lecture naturalisée et univoque. Le cannibale forme une image instable et sismique à travers laquelle différentes temporalités et lignes de fuite entre des sujets à première vue éloignés, mais pourtant profondément liés, convergent et entrent en collision. C’est par conséquent l’ambivalence fondamentale du trope du cannibale que l’exposition rend visible : comment le cannibalisme – considéré comme un paysage métaphorique  – défie et réarticule constamment la rhétorique de la colonialité, qu’elle soit impériale ou globale ; comment il implique à la fois la peur de la dissolution de soi et l’appropriation d’une différence. Explorant cette logique de prédation, de capture et de digestion de l’autre, Canibalia pose l’hypothèse d’une géographie de positions et de perspectives dévorantes, dans laquelle le sujet, le territoire et l’environnement reflètent la plasticité de la pensée. En résumé, elle est une invitation d’où (re)penser le cannibalisme et le cannibale comme espaces de dissidence, de désir, de communauté, d’écologie et d’échange.

Avec le soutien de Acción Cultural Española et la galerie François Ghebaly

 http://www.accioncultural.es/

Canibalia is a research and exhibition project curated by Julia Morandeira Arrizabalaga around the figure and notion of the cannibal. Gathering artists from North and South America, Portugal and Spain, the exhibition will entail a visual exploration on the anthropophagic subject.

The cannibal is a quite recent invention. Its first mention dates back to Columbus’ initial American trip in 1492, when he hears from the indigenous people of a bellicose tribe inhabiting the southern islands of the Caribbean archipelago, “which had just one eye, a dog face” and were man-eaters; these were referred to as carib and caniba. Beyond naming the anthropophagous monster, as well as the geographical area it inhabits, the anecdote of the creation of the term resumes well the colonial, modern and capitalist crucible in which the cannibal was constructed. It defined an unstable and speculative imaginary, subject and territory in which renewed spectres of alterity, cultural anxieties and imperial interests converged. In fact, being sacrificed, cut into pieces, butchered and devoured appears as the most recurrent fear in Europe’s imagination of America, thus multiplying the meanings and images of the cannibal trope.

However, in the 16th century cannibalism had more to do with thought and imagination than with the actual act of eating, and always named or referred to other things. Cannibalism was associated with a voracious and gluttonous femininity, the image of the lustful old witch, and the colonial masculine tension between the desire of eating and the fear of being eaten. It defined America in a similar fashion, portrayed as the locus of abundance and exuberance, limitless yet wild and unruly. Furthermore, together with an “unnamable sexuality” and a repertory of “bad habits”, it was a sign of abjection. And beyond morals, the cannibal also referred to the rebellious Indian and the workforce in the new exploitation and expropriation system. It was the imprint of the savage, lawless, stateless and everything that modernity deemed as primitive; it defined the inconsistent, docile yet ungovernable vegetal nature of the Indian and its representation. Moreover, cannibalism was placed at the core of the juridical debates of the times, transforming the cannibal into an object of law and the justification of conquest; but also and inversely, it served as a metaphor of the colonisers’ violence. In the age of the first collections and academic divisions of knowledge, the cannibal Indian became as well the natural object of ethnographic study and exhibition. And finally or just plainly, it was the expression of cultural terror.

Since its inception, the figure of the cannibal overflows the mere anthropophagous act. And as a matter of fact, the cannibal ritual had little to do with nutritional factors. Rather, it was inscribed in warfare and vengeance. Eating the other meant eating his/her position and perspective in the world; it implied the transformation of the self through the incorporation of the other, and an understanding of society as a centrifugal force of exchange. This scheme is functional under a framework in which modern partitions between nature and culture, animate or inanimate, human and non-human, do not operate. Instead it proposes a topology of perspectives and positions in an interconnected ecosystem, in which distribution takes the place of production and exchange substitutes accumulation. A “green” thread of cannibalism can be traced from the colonisers’ accounts of the 16th century, through the writings and works of the Antropofagia movement in 1920s Brazil to nowadays turning in anthropology, which in turn echoes the political demands for the rights of nature and indigenous land struggles.

Canibalia explores the construction of the cannibal as the bricolage of these different tropes through the friction of historical documents, contemporary works and objects. By so doing, the aim is to trouble the visual and epistemological archive, thus problematizing a naturalized or univocal reading. The cannibal conforms a multi-stable, seismic image in which different temporalities and lines of flight to apparently distant but profoundly attuned topics converge and collide. As a result, the fundamental ambivalence of the cannibal trope is rendered visible: how cannibalism – as a landscape of different metaphors – constantly defies and rearticulates coloniality’s rhetoric, be that imperial or global; how it implies both the fear of dissolution of the self and the appropriation of difference. Further exploring the logic of predation, capture and digestion of the other, it posits a geography of devouring perspectives and positions, in which subject, territory and environment reciprocate the plasticity of thought. In sum, Canibalia is a counter-topia from where to (un)think cannibalism and the cannibal as spaces of dissidence, desire, community, ecology and exchange.

 With the support of Acción Cultural Española and François Ghebaly Gallery

 http://www.accioncultural.es/